Dental Tribune Belgium (French)

Les caries: il n’y a pas que le fraisage!

By Tessa Vogelaar
August 18, 2020

En théorie, la prévention des caries est une procédure très simple: vous suivez les recommandations de base de l’Ivoren Kruis (l’équivalent de la Société de Médecine Dentaire belge aux Pays-Bas) en matière d’hygiène bucco-dentaire, d’alimentation et de fluor et vous n’aurez pas de caries. En pratique, c’est un peu plus compliqué, indique la Dre Catherine Volgenant, dentiste, professeure de Dentisterie Préventive à l’Academisch Centrum Tandheelkunde Amsterdam (ACTA) (Pays-Bas) et experte en cariologie. Outre le rôle joué par des facteurs comme le mode de vie et certains comportements (notamment le brossage des dents), l’écosystème buccal revêt une importance capitale à un tout autre niveau. La Dre Volgenant revient sur le sujet avec Dental Tribune, à l’occasion de la récente étude de l’ACTA consacrée à l’effet des pré- et des probiotiques sur la santé bucco-dentaire.

Un traitement mini-invasif
Les dentistes considèrent encore trop peu la carie comme un développement et, en cas de carie, ils procèdent trop vite au fraisage. C’est en partie vrai, concède la Dre Volgenant. «J’espère que les praticiens vont se mettre à penser autrement en matière de prévention des caries; qu’ils prendront conscience que c’est tout un processus, qui commence d’ailleurs déjà bien avant l’apparition de la carie, dans le cadre duquel ils guident les patients vers une bonne santé bucco-dentaire. Et d’autre part, quand la dent est déjà attaquée, qu’ils sachent qu’il existe de nombreuses options pour la traiter de la façon la plus mini-invasive possible.»

Selon elle, c’est parce que les dentistes sont de véritables hommes et femmes d’action qu’ils envisagent souvent en tout premier lieu de fraiser les caries. «En tant que dentiste, vous voulez  aire quelque chose pour aider votre patient. Le guider sur la façon de garder sa bouche en bonne santé peut donner l’impression de ne pas vraiment lui apporter quelque chose. Tandis que moi, j’espère que les dentistes vont de plus en plus se focaliser sur le côté comportemental, et donc moins souvent réparer physiquement.»

La prévention est un travail d’équipe
La Dre Volgenant estime que s’étendre longuement sur la distribution idéale des rôles entre dentiste, hygiéniste bucco-dentaire et assistant(e) dentaire dans le domaine de la prévention est  nutile. «Il est tellement difficile de spécifier une limite physique en la matière. Pour moi, l’essentiel est de fonctionner en équipe en matière de prévention. L’hygiéniste bucco-dentaire est hyper bien formé pour exercer un travail préventif et, en tant qu’équipe, vous devez tout simplement en faire bon usage en vous concertant beaucoup.» En sa qualité de dentiste travaillant à  a consultation de l’ACTA, elle estime qu’il est important de fournir un suivi aux patients afin d’améliorer leur santé bucco-dentaire. Selon elle, il s’agit aussi d’un déclic. «Et parfois c’est  implement une question de pratique si bien que le patient ne doit pas spécialement encore revenir.» Mais comment précisément veiller à ce que le patient se sente responsable de sa propre  entition, c’est aussi tout l’enjeu selon Catherine Volgenant. «Certains confrères excellent dans le domaine de l’entretien motivationnel, comme la dentiste pédiatrique Lina Jasulaityte. Certes, c’est un fameux coup de pouce. Mais, en fin de compte, vous êtes fort dépendant de votre patient. S’il ne se soucie pas d’améliorer sa santé bucco-dentaire, il sera difficile d’induire un changement de comportement.»

L’effet des probiotiques
Au tout début du processus de prévention des caries, il y a l’écologie de la bouche. La question du rôle que peuvent jouer les bactéries dans la bouche dans le cadre de la prévention est importante pour notre experte et ses confrères de Dentisterie Préventive à l’ACTA. Les études sont rares sur le sujet. Le département vient récemment encore de mener une étude clinique portant sur l’effet des probiotiques, des bactéries exerçant une action positive sur la santé corporelle et bucco-dentaire. Pour l’ACTA, la question de savoir si les bactéries ont aussi une influence sur la santé bucco-dentaire quand l’immunité diminue était notamment intéressante du point de vue scientifique, explique la Dre Volgenant. «Il arrive à tout le monde d’avoir des périodes pendant lesquelles le système immunitaire est moins résistant ou pendant lesquelles la plaque dentaire s’accumule davantage. Pouvons-nous alors proposer quelque chose en tant que dentiste ou hygiéniste bucco-dentaire? La résistance s’amélioret-elle dans une bouche saine? Globalement, cette étude devrait nous en apprendre plus sur la façon dont l’écosystème fonctionne dans la bouche.» En ce qui concerne les pro- et les prébiotiques, des noms collectifs désignant respectivement les bactéries ou les substances favorisant la croissance de certains types de bactéries dans le corps, on connaît déjà largement leur fonctionnement dans les intestins, souligne la professeure d’université, mais on ne sait pratiquement rien de leur action dans la bouche. «Nous ne savions même pas si les probiotiques resteraient dans la bouche ou si les bactéries seraient avalées avant même qu’elles ne puissent agir!»

L’attention des médias
Pour prendre part à cette étude, il fallait accepter de ne pas se brosser les dents pendant deux semaines. Cette exigence plutôt évocatrice a très rapidement fait la une des médias. La Dre  Volgenant: «Un journaliste est tombé par hasard sur l’appel à participants. C’est ainsi que plusieurs médias ont parlé de notre étude. Et ce, alors qu’il n’est absolument pas exceptionnel de demander à des participants de remiser leur brosse à dents pendant deux semaines dans des buts scientifiques: c’est en effet le modèle utilisé pour “simuler” temporairement une gingivite, sans que cela ne soit dommageable pour des personnes en bonne santé.» L’attention des médias a tourné à l’avantage de l’ACTA car, contre toute attente, les chercheurs ont été noyés sous les demandes de participation. Pas question pour notre experte de ne pas se brosser les dents pendant deux semaines! «Je suis professeure et chercheuse, mais je traite aussi des patients au quotidien. Ils attendent de vous que vous ayez de belles dents. Il m’est déjà arrivé de ne pas me brosser les dents pendant quelques jours à des fins de recherche, mais je ne devais pas recevoir de patients. Je pense en théorie pouvoir tenir deux semaines, mais je crois que cela doit être particulièrement difficile sur le plan mental. Nous ne le comprenons que trop bien quand nous cherchons des participants.»

Des études de suivi
Actuellement, la Dre Volgenant et ses confrères sont en train de rédiger les conclusions de l’étude clinique. Elles ne pourront malheureusement pas être divulguées avant la publication officielle. Le département de Dentisterie Préventive de l’ACTA a démarré une étude de suivi très peu de temps après cette première étude, cette fois sur les prébiotiques. «Pour cette étude, nous avons demandé aux participants de se rincer la bouche avec cinq édulcorants différents, afin d’en observer par la suite les effets sur l’écosystème buccal. L’un d’entre eux, l’inuline, a montré des prestations nettement au-dessus de la moyenne; un effet positif sur la diversité du microbiome dans la bouche.» L’ACTA lance maintenant une troisième étude avec cette substance. «Nous demandons à nouveau aux gens de ne pas se brosser les dents pendant deux semaines, mais de se rincer la bouche avec cette substance.» La Dre Volgenant espère une découverte comme celle de l’arginine. «Les travaux de recherche ont montré que l’arginine, un acide aminé, modifie le métabolisme du biofilm et le rend moins cariogène. Cette substance est par la suite entrée dans la composition d’un dentifrice via un brevet de Colgate et est désormais commercialisée partout.»

Pouvons-nous dès lors nous attendre prochainement à trouver dans le commerce un dentifrice contenant des pré- ou des probiotiques étudiés par l’ACTA? «Hélas, pas encore! Les recherches récemment menées nécessitent encore de nombreuses études de suivi», précise l’experte. «Mais il se pourrait bien que, sur la base de ces résultats, des substances soient un jour ajoutées à du dentifrice ou de l’eau buccale en raison de leurs possibles effets positifs. Je ne prévois toutefois pas cela à brève échéance, parce que le dépôt de brevets notamment engendre une importante paperasserie dans les entreprises commerciales. Il faut compter une dizaine d’années avant qu’un nouveau produit ne soit disponible à la vente.»

Une prévention personnalisée
La Dre Volgenant n’est pas encore en mesure de dire si les futures connaissances sur les probiotiques et la prévention à long terme auront une influence sur la façon dont le dentiste informe son patient. «Nous savons désormais par le biais d’études à grande échelle que l’écologie buccale peut être extrêmement différente d’une personne à l’autre. Quand nous en saurons plus à ce propos, nous pourrons aussi mieux conseiller.» D’après la professeure d’université, nous nous dirigeons de plus en plus vers une prévention personnalisée, dans le cadre de laquelle par exemple on examinera la quantité de salive émise par la personne ou la façon dont réagit son système immunitaire. «J’espère que la prévention des caries pourra être complétée dans le futur avec des produits spécifiques sur base du profil de risque individuel du patient, en plus de la fourniture d’explications sur l’hygiène bucco-dentaire, le fluor et l’alimentation. D’ici quelques années, nous espérons avoir suffisamment de connaissances pour savoir précisément quelle substance est appropriée pour améliorer l’écosystème buccal du patient.»

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