Dental Tribune Belgium (French)

«Nous nous trouvons à un tournant dans la numérisation de la dentisterie»

By Andy Furniere
June 24, 2020

La révolution numérique a profondément modifié la dentisterie ces vingt dernières années et va continuer à le faire dans un proche avenir. La Pre Kirsten Van Landuyt, chercheuse dans le cadre de l’Onderzoeksgroep Biomaterialen (BIOMAT) (groupe de recherche sur les biomatériaux) de la KU Leuven, nous parle des différents types d’innovations qui améliorent le travail du dentiste et l’expérience des patients.

Sur quel type d’innovation vous concentrez-vous principalement dans le cadre de BIOMAT?
Nous nous concentrons sur l’innovation des biomatériaux utilisés dans la bouche, comme les adhésifs, les composites et le zircone. Nous concevons, par exemple, des obturations en composite qui sont davantage biocompatibles et avec lesquelles la formation de caries est moindre. Une partie de nos travaux de recherche est consacrée aux possibilités d’imprimer en 3D ces matériaux. Pour ce faire, nous collaborons avec d’autres disciplines scientifiques et plusieurs entreprises du secteur dentaire.

Jusqu’à quel point la dentisterie est-elle actuellement numérisée?
Ces vingt dernières années, la dentisterie a fait d’énormes progrès en matière de numérisation. Le progrès dans notre secteur est même beaucoup plus important que dans la plupart des autres disciplines médicales. Les laboratoires technico-dentaires sont le moteur de cette révolution. Dans le temps, ils travaillaient de façon totalement artisanale et fabriquaient manuellement des solutions dentaires de a à z. Ce n’était toutefois pas rentable du point de vue économique, et ils ont dès lors concentré tous leurs efforts sur la numérisation. Grâce à leur know-how numérique, ils peuvent désormais faire de la production de masse, tout en proposant des produits adaptés à des besoins spécifiques. De ce fait, ils travaillent aussi beaucoup plus vite: ils peuvent ainsi désormais fabriquer deux couronnes en une heure, alors qu’avant ils avaient besoin de presque toute une journée pour un seul exemplaire.

Dans quelle mesure l’impression 3D est-elle déjà entrée dans les mœurs du secteur?
Dans les laboratoires technico-dentaires, elle s’est déjà généralisée, même s’il y a bien évidemment des différences entre les labos. Pour des matériaux comme les polymères et les métaux, l’impression 3D est déjà largement satisfaisante. C’est ainsi que nos cuillères en résine synthétiques pour les empreintes individuelles sont déjà souvent réalisées en impression 3D. C’est en outre presque aussi bon marché d’imprimer un modèle en 3D que de réaliser un modèle en plâtre.
Les composites et les éléments en porcelaine ne peuvent pas encore être imprimés en 3D, mais chez BIOMAT nous mettons tout en œuvre pour y remédier. Néanmoins, l’impact restera provisoirement limité aux labos. Il faudra encore parcourir un long chemin avant qu’un dentiste puisse imprimer lui-même en 3D ce dont il a besoin pour les restaurations.

Qu’est-ce qui est déjà automatisé au cabinet du dentiste?
Beaucoup de tâches administratives peuvent actuellement déjà être automatisées. Les dentistes travaillent aujourd’hui la plupart du temps avec des dossiers numériques qui peuvent envoyer automatiquement des e-mails ou des messages aux patients.
Tout ce qui doit se faire dans la bouche peut toutefois être difficilement automatisé. Pour l’instant, aucun robot pouvant officier sur un patient dans un avenir prévisible n’est en phase de développement. Le dentiste est encore et toujours un «artisan» en ce qui concerne les interventions qu’il pratique, dans le sens où il doit traiter individuellement chaque patient. Chaque patient, et même chaque dent, est en effet différent. Même si un robot suffisamment compétent pour officier en solo dans la bouche du patient devait être développé, il ne sera pas évident de l’utiliser. Un robot ne possédera jamais la vue intégrative complète indispensable pour poser un diagnostic et établir un plan de traitement.

Cependant, de plus en plus de technologies peuvent soutenir le secteur dentaire. Quelle est l’importance du scanner intra-oral par exemple?
Les possibilités en la matière sont énormes, mais nous ne pouvons pas encore pleinement les exploiter. Je pense que nous nous trouvons actuellement à un tournant et que d’ici quelques années nous allons faire le grand saut vers une utilisation plus généralisée des scanners. Dans les laboratoires technico-dentaires, ils sont déjà indispensables: même quand des modèles en plâtre sont fabriqués, ces derniers sont scannés et leur flux de travail numérique est démarré à partir de là. On peut déjà énormément avec les scanners actuels sur le plan des restaurations. Pour les couronnes et les bridges sur les propres dents des patients, la technologie actuelle est déjà suffisante. C’est uniquement lors des grandes portées – bridges sur implants – qu’il y a encore une marge d’erreur trop importante, mais cela devrait se résoudre dans les prochaines années.

Les dentistes peuvent-ils déjà utiliser le scanner en cabinet?
C’est déjà une pratique courante, mais pour beaucoup de dentistes, certainement pour ceux en cabinet individuel, l’investissement est aujourd’hui encore trop important pour être rentable économiquement. Il faudra attendre encore un peu pour une baisse supplémentaire des prix. Il est souvent aussi possible de réaliser très vite une empreinte classique, aussi vite qu’avec un scanner, de ce fait l’investissement ne semble parfois pas vraiment nécessaire.
Toutefois, un scanner intra-oral offre de nombreux avantages. Vous pouvez notamment suivre de façon très précise l’évolution de problèmes dentaires comme l’usure ou l’érosion sur une période plus longue. Avec un scan, vous avez d’emblée une image plus détaillée de la situation actuelle de la dentition, que vous pouvez comparer avec, par exemple, la situation lors du précédent contrôle semestriel. Vous pouvez ainsi vite voir si l’érosion des dents s’est poursuivie ou stabilisée. Ces choses sont impossibles à évaluer à l’œil nu quand on reçoit un patient deux fois par an. Lors de l’examen au scanner pour des couronnes et des bridges, vous pouvez voir immédiatement si votre préparation est en ordre. Plus spécifiquement, vous pouvez voir s’il y a un espace interocclusal suffisant, si l’outline est bon, s’il n’y a pas de dégagements et si des dents pivots pour un bridge ont une direction d’insertion commune. Avant, vous deviez attendre votre modèle en plâtre et s’il fallait des adaptations, le patient devait revenir. Quand un dentiste achète un système chairside, avec tant un scanner qu’une fraise, il peut préparer une couronne (partielle) sur base d’un scan intra-oral au cours de la même consultation. Les prestations de ces machines sont désormais impressionnantes.
Les patients apprécient aussi d’avoir eux-mêmes une bonne image de la situation et ils sont contents de ne plus devoir garder en bouche la pâte désagréable nécessaire pour un modèle physique. Comme les images scannées peuvent tout simplement être envoyées via internet, un scanner vous permet aussi d’économiser beaucoup de frais logistiques liés à l’envoi des modèles.

Les simulations virtuelles sont aussi de plus en plus utilisées. À quoi sert cette technique?
En orthodontie, la méthode clear aligner est une innovation importante. Avec cette technique, vous faites d’abord les alignements de dents nécessaires sur une représentation virtuelle de la dentition, après quoi plusieurs modèles dentaires différents peuvent être imprimés en 3D. Sur base de ces modèles virtuels, on peut alors fabriquer des petites bagues en plastique transparent. C’est un traitement qui est encore relativement cher, mais du point de vue esthétique ces bagues transparentes font une grande différence, car elles sont beaucoup moins visibles que les traditionnelles bagues à bloc. Le Digital Smile Design (DSD) est aussi une innovation significative. Elle vous permet de donner à vos patients une présentation claire de ce à quoi pourra ressembler leur dentition après les interventions nécessaires.

L’utilisation de ces nouvelles technologies ne me semble pas évidente pour les dentistes et les spécialistes plus âgés.
Nous vivons à l’ère numérique et il faut vivre avec son temps. Bien entendu, il n’est jamais facile d’apprendre à maîtriser de nouvelles choses, et il n’est pas simple pour les dentistes de trouver du temps pour s’exercer avec la technologie. Les firmes et les laboratoires technico-dentaires offrent toutefois un support. Il est important que les dentistes disposent d’une hotline qu’ils peuvent joindre facilement en cas de problème. Ils peuvent ainsi progressivement acquérir suffisamment de confiance en eux pour utiliser les nouvelles technologies sur une base journalière.

La haute école UCLL, qui fait partie de l’Associatie KU Leuven, dispose depuis cette année académique d’un nouveau centre de compétence, ce qu’on appelle un laboratoire fantôme ou salle des fantômes, où la nouvelle génération de dentistes est formée avec des outils numériques.
C’est exact, les étudiants s’y familiarisent notamment au travail avec les scanners intra-oraux. Néanmoins, nous avons choisi d’encore toujours aussi initier nos étudiants de mastère à l’art de la prise d’empreintes physiques, afin qu’ils maîtrisent les deux méthodes quand ils entreront dans la vie active. Nous nous trouvons en effet maintenant encore dans une période transitoire pour les technologies comme le scanning.

Les dossiers médicaux des patients sont maintenant aussi numériques. Est-ce tout bénéfice pour les patients?
Les patients de l’UZ Leuven peuvent lire via l’app mynexuzhealth les rapports de consultation des dentistes et des spécialistes, trouver des infos spécifiques, regarder des radiographies, consulter des factures… Cette évolution doit s’accompagner d’un changement de mentalité, et faire en sorte que les patients prennent davantage en main leurs soins de santé. Avec les infos disponibles de façon numérique, une personne peut mieux suivre elle-même sa situation, alors qu’auparavant les prestataires de soins communiquaient souvent «par-dessus la tête des patients». En théorie, nous pouvons informer aussi individuellement les personnes qui ont des problèmes d’hygiène bucco-dentaire sur la façon de mieux prendre soin de leur dentition. Ces applications numériques sont toujours plus conviviales, si bien qu’elles sont faciles à utiliser pour la plupart d’entre nous.
Les dossiers électroniques permettent aussi de meilleurs soins, parce que plusieurs prestataires de soins peuvent facilement échanger des données essentielles. Ainsi, en tant que dentiste, vous avez un aperçu clair des antécédents médicaux du patient: quels médicaments il doit prendre, quelles interventions il a déjà subies… C’est de plus en plus important avec le vieillissement de la population. Sur base de cette info, vous savez en tant que dentiste quel médicament ou anesthésique vous pouvez administrer en toute sécurité, et quel traitement dentaire est approprié pour votre patient.

La communication avec les patients est aussi de plus en plus automatisée.
Chez nous, à l’UZ Leuven, les patients reçoivent des messages et des rappels via l’app, qui est bien sécurisée. Les cabinets privés communiquent souvent avec leurs patients via différents canaux: e-mail, SMS, WhatsApp… Ce n’est pas idéal, car ces canaux sont insuffisamment sécurisés et on doit tenir compte de la législation européenne en matière de respect de la vie privée et de protection des données (RGPD). Ce serait bien que soit développée une app générale, bien sécurisée, pour tout le pays où des infos (médicales) pourraient être transmises aux patients.

Les autorités publiques soutiennent-elles suffisamment la numérisation de la dentisterie?
Les autorités publiques font du bon boulot sur le plan numérique en ce qui concerne la limitation de la paperasserie administrative, comme en ce qui concerne les prescriptions électroniques. D’un autre côté, dans le budget de la santé il n’est pas prévu de remboursement pour les innovations qui peuvent faire une grande différence. Si un dentiste utilise un scanner pour pouvoir suivre en détail les problèmes dentaires d’un patient, cela fait partie selon moi des soins de base. Ce type de nette amélioration des soins bucco-dentaires devrait être stimulé par des remboursements, mais il n’y a pas de budget pour cela. Je pense qu’il est très difficile pour des dentistes en cabinet individuel d’investir fortement dans l’innovation et de rester tout de même conventionnés, car les coûts de la nouvelle technologie et d’un labo technico-dentaire sont trop élevés pour ce faire. Pour un cabinet de groupe, c’est plus facile de réaliser cet investissement et de le rentabiliser de façon optimale.

Le groupe de recherche BIOMAT se concentre sur divers types de biomatériaux à application oro-faciale, et englobe la science des matériaux fondamentaux et la culture cellulaire biologique, les micro-organismes et la recherche animale, ainsi que la recherche en laboratoire et clinique appliquée.

 

Kirsten Van Landuyt

Cliquez ici pour une interview avec doctorant Mihai Tarce de KU Leuven. Il y mène un projet de recherche sur l’effet de la numérisation pour la parodontologie.

 

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