Dental Tribune Belgium (French)

Regroupement des dentistes: une tendance qui s’affirme de plus en plus

By Vincent Liévin
March 05, 2021

Ils décident de travailler ensemble dans des sociétés connues ou dans des cabinets plus familiaux. La tendance est en marche et connaît déjà une forte croissance dans d’autres pays. État des lieux.

L’exercice en groupe se développe de plus en plus dans les cabinets dentaires. Même si la pratique traditionnelle et dominante reste en solo, la profession fait face à de nombreuses mutations. La tendance au regroupement des professions médicales est réelle. Elle offre davantage de souplesse, de confort et de liberté dans la gestion du temps. Elle permet d’engager plus facilement du personnel (secrétaires et assistants dentaires) pour gérer les tâches administratives et la stérilisation par exemple. Dans ce type d’environnement, principalement en ville, chaque praticien peut apporter ses compétences dans un domaine précis. Par ailleurs, l’exercice avec d’autres chirurgiens-dentistes facilite l’acquisition et l’amortissement d’équipements coûteux tels que l’appareil pour radiographies panoramiques, la chaîne de stérilisation... Il offre l’opportunité de mutualiser également les frais courants comme l’électricité, la formation et le management du personnel. Lorsque le groupe est composé de jeunes praticiens et d’autres plus expérimentés, cela permet aussi un partage et une continuité dans la formation sur le terrain. D’autre part, la tendance à la spécialisation permet une complémentarité des soins entre les différents praticiens.

Les grandes villes pour cible
En dehors des groupements locaux, certaines sociétés se spécialisent dans ce regroupement comme Odontolia qui compte plus de 25 cliniques et cabinets dans toute la Belgique et qui insiste sur «le partage des savoirs entre les différents praticiens et le soutien des équipes de gestion pour tous les aspects qui n’ont pas de rapport avec la dentisterie», ou Dentius qui, cette année, dans une récente newsletter, a annoncé la création de 10 nouvelles structures alors qu’elle dispose actuellement de 50 cabinets (Anvers, Bruxelles, Limbourg, Flandre orientale, Flandre occidentale, Liège, Hainaut). Les structures les plus récentes ont été ouvertes à Charleroi, à Etterbeek, à Uccle ou encore à Villers-le-Bouillet par exemple. Boris Bontemps, Managing Director chez Dentius, reconnaît que «le secteur est en plein développement. L’émergence des cabinets de groupe répond à différents besoins sur le terrain exprimés par les dentistes».
Pour ces différentes sociétés, la volonté est de permettre au dentiste d’accomplir ce qu’il aime le mieux, nous dit un autre acteur du secteur: «Un dentiste ne doit plus être à la fois un gérant, un spécialiste des ressources humaines, se concentrer sur les paiements des factures, le financement, dénicher un accord avec les banques... Il peut se concentrer sur son art».
Il est difficile de dire combien il y a de cabinets de groupe en Belgique. En 2015, un rapport d’un cabinet d’audit évoquait 1% de cabinets de groupe. On est évidemment aujourd’hui bien au-delà de ce chiffre, mais il n’existe pas de décompte officiel.

À la sortie de l’université
Mais qui sont ces dentistes à l’esprit de groupe? Nadia, 28 ans, travaille en Wallonie: «Je suis entrée immédiatement dans un cabinet de groupe. Je n’avais pas envie et surtout pas les moyens financiers de m’équiper avec un matériel de qualité. Je ne voulais pas m’endetter». Elle n’a pas intégré l’une des grandes structures actuelles: «Non, mais j’aurais pu. J’ai plutôt opté pour une structure en ville avec 7 dentistes indépendants. Je ne me voyais pas travailler toute seule. On échange sur nos pratiques. Je suis d’autres formations. J’ai pu ainsi entrer en douceur dans le monde professionnel».
Aujourd’hui, la plupart des dentistes tentés par la pratique de groupe sortent en effet directement de l’université. Ils entendent faire face autrement à la réalité financière de l’investissement d’un premier cabinet. Le prix de la technologie est plus facile à assumer à plusieurs dans une grande structure. Ils tiennent aussi compte de la spécialisation du métier. Les dentistes partagent leur compétence. «Enfin, il y a de plus en plus de femmes dentistes qui veulent une autre vie professionnelle», nous précise un autre acteur qui possède plusieurs cabinets.

Se concentrer sur son travail
Plus âgé, Olivier Hospel, dentiste indépendant, a rejoint voici deux ans la structure Odontalia dans la région de Charleroi. Il en est très content: «Je peux vraiment me concentrer sur mon métier. C’est ce que je voulais. Il s’agit d’une autre démarche que de travailler seul. Tout le volet administratif est pris en charge par la structure. Il n’y a qu’un comptable. Par ailleurs, nous pouvons avoir du matériel de qualité à un prix plus abordable que si nous étions seuls dans notre cabinet».
Un autre aspect lui plaît aussi. Quand sa journée est terminée, il peut passer à autre chose. Un phénomène qui est confirmé par un intervenant du secteur: «En dehors des chefs de clinique, les dentistes savent chez nous que lorsqu’ils ferment leur cabinet, leur journée est terminée. Ils apprécient qu’une autre entité assume la charge et les risques. C’est un confort de vie qui est aussi important pour la nouvelle génération de dentistes». Surtout que la réflexion de groupe ne s’arrête pas là: «Nous intervenons aussi au niveau de la gestion et du management. Par ailleurs, en dehors des dentistes, nous avons des équipes d’assistantes et de ressources humaines back office (RDV, paiement, salaire...)».
La taille de ces cabinets de groupe reste évidemment très variable: «Il faut dissocier groupement et cabinet de groupe. Il peut y avoir 5 dentistes ou 10 dentistes dans certains cabinets. Suivant la ville, la taille des cabinets de groupe varie. Près des pôles universitaires et dans les grandes villes, il y a plus de densité. Il y a aussi aujourd’hui toute une série de dentistes d’anciennes générations qui travaillent seuls ou en partie pour un groupement ou un cabinet de groupe», nous précise un autre interlocuteur.

Un métier qui coûte cher
Pour Michel Devriese, porte-parole de la Société de Médecine Dentaire asbl, la réalité financière ne peut en effet pas être oubliée: «Les dentistes investissent dans leur outil de travail avec des emprunts à la banque. Les appartements ou les bureaux sont de plus en plus chers en ville. Il faut en outre prévoir des travaux d’aménagement difficilement compatibles avec les locations. On arrive vite au million d’euros».

Cette évolution vers le travail en groupe et en collaboration se comprend dès lors d’autant plus: «Cela permet de partager les équipements lourds et le personnel administratif. Par ailleurs, la médecine dentaire est de plus en plus spécialisée et les cabinets multidisicplinaires permettent plus de diversités de compétences. Il y a aussi une augmentation de la féminisation de la profession et les femmes plus jeunes n’ont pas toujours envie de s’endetter».

Garder la propriété au dentiste
Sur le terrain, en discutant avec les dentistes, notre interlocuteur perçoit ce changement: «Il y a des groupes comme Dentius, Odontalia, mais il y a aussi des groupes financiers qui cherchent des rendements à deux chiffres qui ont trouvé un secteur qui fonctionne bien. Ils rachètent des cabinets dentaires». Face à ce phénomène, il prend toutefois un peu de recul: «On porte un regard aussi sur notre sécurité sociale qui est financée par les cotisations sociales des travailleurs et pas pour rémunérer des capitaux. Cela pourrait devenir une dérive. On aurait dû prendre des mesures pour réglementer cela. Il y a 21 ans, nous nous en étions inquiétés. Un projet de loi a été rédigé pour réserver la propriété d’un cabinet dentaire à un praticien dentaire. Il avait été accepté en première lecture, mais retiré en seconde lecture sous l’influence des coopératives pharmaceutiques. C’est une mesure qui existe dans d’autres pays».

Un vade-mecum des collaborations
Ce phénomène ne s’arrêtera plus. Michel Devriese en est conscient: «La Belgique aura la médecine dentaire qu’elle méritera. Le monde politique n’a pas jugé bon de réguler. Nous avons des faiblesses par rapport aux médecins. Dans un cabinet de groupe, le responsable doit être un dentiste... C’est essentiel. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que chez nous, il n’y a toujours pas d’ordre des dentistes et cela nous dessert aussi».
Il pointe du doigt certains problèmes qui parfois remontent du terrain: «Je ne doute pas qu’il y ait des avantages (groupement d’achat, gestion centralisée du personnel...),.mais nous avons déjà eu des retours négatifs. Nous avons rédigé un vade-mecum des collaborations avec toutes les mauvaises expériences (praticiens travaillant sans contrat écrit, etc.)».
Le porte-parole de la SMD donne un conseil à ceux qui sont tentés par l’aventure: «Nous sommes une association professionnelle. Nous ne sommes pas un ordre. Les praticiens sont majeurs et doivent négocier individuellement leur collaboration. Ils doivent faire établir un contrat écrit pour se protéger».

Pas encore de dérives en Belgique
Le phénomène en Belgique doit évidemment rester dans une démarche de santé publique bénéfique pour le patient. Actuellement, notre pays se situe très loin des dérives qui peuvent être constatées dans d’autres zones du monde. En effet, des sociétés d’investissement privées installent des cabinets dentaires et forment des chaînes. En Finlande, elles représentent déjà 35% des cabinets, au Royaume Uni 24% et en Espagne 25%. Certains groupes dentaires emploient jusqu’à 1.000 dentistes. Là, le métier change en profondeur. Le législateur devrait peut-être anticiper ce phénomène extrême pour que toutes les pratiques puissent coexister et que le dentiste puisse travailler dans les meilleures conditions pour lui..., mais pas au détriment des soins aux patients, évidemment!

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