Dental Tribune Belgium (French)

Société de Médecine Dentaire (SMD) – Les gardiens du Temple

By Hugues Henry
June 16, 2020

Cabinets ministériels, services publics, sécurité sociale, enseignement…, la Société de Médecine Dentaire est sur tous les fronts pour représenter les praticiens et défendre les patients. Cette association historique fédère plus des deux tiers des professionnels en Belgique francophone. Évocation des avancées et des défis à venir avec deux de ses Présidents.

Il est difficile, en Belgique francophone, de s’intéresser à une question d’actualité de la médecine dentaire sans y déceler l’empreinte de la Société de Médecine Dentaire (SMD). Grâce au dynamisme et à la motivation de ses équipes, cette association s’est imposée au fil des décennies en tant qu’acteur majeur du secteur. Un beau succès qui se mesure également par le nombre de ses membres: 2.426 dentistes, soit plus des deux tiers des praticiens francophones belges actifs.
Diplômés LSD (Licencié en Sciences Dentaires, disait-on alors) en 1980, Patrick Bogaerts, Président de la SMD, et Michel Devriese, Past-Président et chargé des questions professionnelles, connaissent l’association depuis 40 ans, alors qu’elle comptait moins de 800 membres.

Les trois piliers
La SMD est devenue un acteur majeur de la santé dentaire en Belgique. Son ancienneté pourrait l’expliquer partiellement, mais votre travail doit certainement compter pour beaucoup dans ce résultat. Comment l’organisez-vous?
Michel Devriese: Notre volonté est de mettre en place un faisceau d’activités assez complet, c’est pourquoi nous nous sommes structurés autour de trois «piliers» principaux. Un volet s’occupe de l’encouragement et de l’organisation de la formation continue de la profession dentaire, c’est notre «commission scientifique». Le deuxième vise à garantir la représentation professionnelle des dentistes, c’est un axe important à travers duquel nous entretenons des contacts quasi permanents avec l’INAMI, le SPF Santé publique et toutes les autres instances concernées, sans oublier le monde politique. Le troisième concerne la prévention, avec Souriez.be, anciennement Fondation pour la Santé Dentaire, qui organise des campagnes de prévention primaire dans les écoles, menées sous l’égide de l’Office de la Naissance et de l’Enfance (ONE). Enfin, nous développons un autre axe encore, celui des «study-clubs» qui organisent des soirées de formation continue. Les study-clubs nous permettent de renforcer notre ancrage local.
Patrick Bogaerts: Nous avons engrangé au fil des années des connaissances et des expériences considérables et il n’est donc pas étonnant que, désormais, lorsqu’une personne ou une instance souhaite s’adresser aux dentistes francophones, on fasse appel à la SMD. Cela a par exemple été le cas de la problématique de la résistance bactérienne aux antibiotiques, un sujet que nous avions déjà abordé en amont des messages de la Santé publique, puisque nous faisons notamment partie du Comité Belge d’Information Pharmaco-thérapeutique (CBIP), visant à l’utilisation correcte des médicaments.

Une approche globale
Votre action s’étend donc bien au-delà de la «dentisterie» stricto sensu?
P.B.: Certainement, ce pourquoi nous revendiquons l’appellation «médecine dentaire», car nous nous occupons de la santé dans sa globalité. L’époque du dentiste qui ne soigne que les caries est définitivement révolue (sourire), l’odontologie est passée par là. Si la dentisterie se limitait à l’acte technique, il ne faudrait pas six ans de formation. Notre profession est beaucoup plus complexe. Cela va de la connaissance de l’implication des problèmes buccaux sur la santé générale (santé cardio-vasculaire, diabète, apnées du sommeil...), la gestion quotidienne du stress et de la douleur, à l’implication dans les problèmes de nutrition, de drogue ou de tabac. La SMD participe d’ailleurs au Plan Wallon sans Tabac.
M.D.: Pour l’illustrer encore, nous avons contribué côté francophone à la création de la formation pour la nouvelle profession d’hygiéniste bucco-dentaire. Un travail entamé dès 2003! Cette spécialisation permettra d'améliorer pour les patients l'accès à des soins bucco-dentaires préventifs de qualité. La formation a démarré dans deux écoles en Fédération Wallonie-Bruxelles, en septembre dernier (trois ans après la Flandre), et nous aurons donc nos premiers diplômés dans trois ans.

Cette approche des soins dentaires, plus transdisciplinaire, associant préventif et curatif, ne prône-t-elle pas le travail en équipe dans des structures plus importantes que le simple cabinet?
M.D.: C’est un fait: nous sortons tout doucement du modèle du dentiste pratiquant seul dans son cabinet. C’est une évolution inéluctable, qui rencontre des objectifs d’efficience et de qualité de travail, mais également de qualité de vie. Nous accompagnons aussi un peu cette transformation. Nous proposons sur notre site un vade-mecum des collaborations, et les questions de gestion de ce type de structures font également l’objet de certaines des formations que nous proposons, tel un workshop sur la gestion des conflits par exemple.

Stop à la marchandisation
Une autre évolution à laquelle est confrontée la profession est celle de l’acquisition par des investisseurs de cabinets dentaires. Comment se positionne la SMD vis-à-vis de celle-ci?
P.B.: À l’origine, ce phénomène est très anglo-saxon. Puis il s’est développé aux Pays-Bas, en Flandre depuis quelques années déjà, et il se poursuit désormais à Bruxelles et en Wallonie. Des cabinets sont rachetés par des investisseurs, qui ne sont pas des dentistes, pour avoir un retour sur investissement. Cela nous fait peur. Dès mai 2018, j’ai écrit un article à ce propos dans notre magazine «Le Point». En Finlande, un dentiste sur trois travaille déjà dans des sociétés-propriétaires de cabinets dentaires. Le chiffre avancé en Belgique serait de 5%. La formule peut séduire: la structure s’occupe de tout l’aspect administratif, alors que la gestion d’un cabinet ne s’est pas simplifiée de par les réglementations successives (e-health, GDPR, Agence Fédérale des Médicaments et des Produits de Santé, Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire, etc.), et ne devoir s’occuper que de soigner son patient et de rien d’autre est assurément un aspect positif. Mais des plaintes se font aussi entendre, comme ce confrère qui a tout abandonné face aux diktats concernant les produits à utiliser et la rentabilité à satisfaire...
M.D.: Cette problématique avait fait l’objet de l’un des défis à relever repris dans notre «Mémorandum en vue des élections, régionales, fédérales et européennes de mai 2019», à savoir: contrer la marchandisation des soins de santé dentaire. En laissant faire le marché sans aucune régulation, nous pourrions risquer de connaître des scandales comme il y en a eu dans le secteur des maisons de repos ou celui des laboratoires de biologie clinique. Nous avions alors avancé deux propositions: légiférer pour réserver la propriété d’un cabinet dentaire à des services publics (telles les institutions de soins agréées), à des acteurs de santé à but non lucratif et aux professionnels de la santé; et prévoir des aides spécifiques, financières ou pas, en faveur des professionnels de la santé pour ouvrir des cabinets de groupe, particulièrement en zones en pénurie.

Pénurie et mobilité internationale
La Belgique francophone ferait-elle face à une pénurie de dentistes? Comment expliquer autrement que certaines régions de Wallonie sont désertées par les dentistes?
M.D.: La SMD a veillé, au sein de la commission de planification et de fixation des quotas de praticiens à former, à en avoir suffisamment. Tous les paramètres sont au vert, puisque nous avons même une augmentation de notre force de travail. Du côté francophone, sur une période de 10 ans, nous avons une croissance de 12,6% des effectifs et de 10,9% des équivalents temps plein. En outre, avec la mobilité internationale, des praticiens étrangers se sont installés en Belgique. Il n’y a donc ni pléthore ni pénurie du nombre global de dentistes, mais bien un problème de mauvaise répartition sur le territoire, avec une concentration dans les grands centres urbains, et une désertion en zones rurales: Sud-Hainaut, Sud-Namur, Sud-Luxembourg... Là, nous manquons de dentistes. Nous n’avons hélas pas pu bénéficier, à l’instar des médecins, de la politique Impulseo, de prime à l’installation en zone en pénurie, car la sixième réforme de l’État de décembre 2011 a transféré cette compétence fédérale à la Wallonie... sans moyens budgétaires pour le secteur des soins dentaires! La SMD a donc entrepris un travail conséquent, en particulier sur l’ensemble de la province du Luxembourg, pour y attirer de jeunes diplômés.
P.B.: Une piste parmi d’autres, pour encourager des jeunes à s’installer dans ces régions, et prochainement des hygiénistes bucco-dentaires, serait d’agir à travers un réseau de maîtres de stage qui les attirent.

La pénurie de dentistes dans certaines régions wallonnes n’ouvre-t-elle pas la porte aux praticiens, parfois sans agrément, venant de l’étranger?
P.B.: D’une part, l’espace européen est devenu très ouvert et il ne faut pas considérer que la migration est nécessairement un danger. Cependant, en l’absence de tout organe régulateur, tel un Ordre des Dentistes par exemple, la profession n’a pas de contrôle sur cette mobilité internationale. L’analyse de plusieurs dossiers (plaintes de patients mais aussi fraudes à l’assurance-maladie) a révélé que, parfois, des praticiens étrangers étaient impliqués, alors qu’à la suite de faits similaires dans leur pays d’origine, ils faisaient l’objet d’une radiation par leur Ordre.
M.D.: C’est pourquoi une des nombreuses propositions de notre «Mémorandum» est de déposer un projet de loi créant un Ordre des Dentistes, dont l’une des missions serait la supervision de l’arrivée de praticiens étrangers dans le cadre de la Directive européenne. Dans un but de protection de la santé publique, il y a lieu de s’assurer que le praticien étranger a les capacités requises pour prendre en charge des patients en toute sécurité.

Un bon bulletin bucco-dentaire
Les défis professionnels ne manquent pas... En parallèle, comment la santé bucco-dentaire des Belges francophones a-t-elle évolué ces dernières années?
M.D.: Elle n’a pas cessé de s’améliorer, ce qui est assez unique comparé à d’autres domaines de la santé, comme le diabète ou l’hypertension. Cette évolution favorable n’est pas le fruit du hasard, mais celui du travail entrepris sur le terrain. Une étude menée par notre Fondation pour la Santé Dentaire en collaboration avec l’Observatoire de la Santé du Hainaut, dont les résultats avaient été publiés en 2015, l’a clairement établi. En 2006, les jeunes Hennuyers présentaient un indice CAOD moyen de 1,64, qui s’est amélioré pour baisser à 0,79 en 2012, soit une valeur inférieure à 1,5, qui était l’objectif fixé par l’OMS pour 2020! Rappelons qu’en Belgique les soins dentaires sont intégralement remboursés pour les enfants de moins de 12 ans depuis septembre 2005, pour les moins de 15 ans depuis juillet 2008 et pour les moins de 18 ans depuis mai 2009. Ceci étant, et c’est également un cheval de bataille de la SMD, ce remboursement intégral des soins n’induit pas automatiquement un recours aux soins dentaires par les plus démunis... Ce n’est pas qu’une question financière, c’est aussi une question de sensibilisation. Ce qui nous intéresse, ce ne sont pas des bouches pleines de caries soignées, mais bien des bouches indemnes de toute carie. La prévention primaire demeure donc primordiale.

Michiel Devriese

Quelques repères historiques

  • L’asbl Société de Médecine Dentaire (SMD) prend racine dès la fin du XIXe siècle, à travers la création de la Fédération Dentaire Nationale Belge, à l’origine du premier périodique dentaire publié en Belgique, en 1909, le «Journal Dentaire Belge».
  • Au fil des décennies, des associations se regroupent pour se muer, en 1965, en une société purement scientifique: la Société Royale Belge de Médecine Dentaire/Koninklijke Belgische Vereniging voor Tandheelkunde.
  • C’est de cette dernière que l’actuelle SMD a tiré son nom. Dès 1983, des sections francophone et néerlandophone se créent au sein de la «Société Royale». Et, en 1988, c’est le confédéralisme avant l’heure: la section néerlandophone donnera plus tard naissance au Verbond der Vlaamse Tandartsen (VVT) et la section francophone deviendra l’actuelle Société de Médecine Dentaire (SMD).
  • La SMD place la santé bucco-dentaire au centre de ses préoccupations, tant en faveur de la qualité du travail des praticiens de la médecine dentaire que des patients. Elle a choisi, comme sous-titre explicite, le nom d’Association Dentaire Belge Francophone. L’asbl publie un bimestriel riche en contenus reflétant ses domaines d’intervention et activités (formations, etc.): «Le Point».

 

SMD vs COVID-19

  • «Cela fait 10 semaines que nous sommes sur le pont, 7 jours sur 7, quasiment 24 heures sur 24, pour gérer cette crise», lance fin mai Michel Devriese. Le responsable des questions professionnelles au sein de la SMD est visiblement éprouvé par le labeur fourni... «À l’ère du COVID, une heure est un jour, un jour est une semaine et une semaine est un mois.»
  • De fait, le travail accompli par la SMD et ses collaborateurs est titanesque. Pour l’évaluer, rendez-vous sur le site de la Société, onglet Publications / Dent@l-Infos / Archives. Alors que nous écrivons ces lignes, la newsletter dédiée baptisée «Covid-19» compte 46 publications depuis le 12 mars. Vous y retrouverez les étapes du combat mené par la SMD.
  • En pleine crise, des jalons importants ont été posés. Quelques exemples: la recommandation aux praticiens dentaires de reporter les rendez-vous non urgents dès le 12 mars (avant toute prise de position des autorités), la quête (répétée) d’équipements de protection individuels, le lancement d’un Service des Urgences Dentaires COVID-free (sous forme de cabinets de référence) conjointement avec la Chambre Syndicale Dentaire (une première), la publication de fiches de référence (accessibles aussi aux non-membres) dans le but d’aider à rouvrir son cabinet en toute sécurité en période de déconfinement, une lettre à la ministre fédérale de la Santé publique Maggie De Block (cosignée par les cinq associations professionnelles dentaires reconnues par l’INAMI) en vue de faire entendre l’appel à l’aide des professionnels de la santé bucco-dentaire, etc.

 

Contacts
Société de Médecine Dentaire
Avenue De Fré 191, 1180 Bruxelles
+32 2 375 81 75
www.dentiste.be
www.souriez.be

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