Dental Tribune Belgium (French)

Soins dentaires en prison: plus dans l’urgence que dans la prévention

By Gwena Ansieu
April 28, 2021

Notre imaginaire, nourri aux séries, a tendance à s’enflammer rapidement quand il s’agit de vie derrière les barreaux. Les détenus ont bien entendu droit aux soins dentaires comme «à l’extérieur». Nous avons rencontré Vincent Zanol, dentiste, qui a fait le choix de passer un peu de temps chaque semaine dans cet univers particulier. Il nous raconte son expérience.

Comment le détenu peut-il faire appel à un dentiste?
Il suffit de remplir un formulaire de demande de rendez-vous, qu’on appelle «F4», qui vaut pour toute demande de visite médicale (médecin, psychologue, etc.). Ces documents sont récoltés tous les jours et arrivent en nombre chez moi. Je dois alors prendre en charge ce qui est urgent, mais nous n’avons pas le temps de faire des contrôles réguliers.

Qu’est-ce qui caractérise cette population d’un point de vue «santé»?
La population carcérale est très différente de la population extérieure. On y trouve beaucoup de toxicomanes, par exemple, et l’hygiène dentaire n’est pas leur priorité. Le résultat? On est plus souvent dans l’urgence que dans la prévention. Les détenus ont une très mauvaise représentation d’eux-mêmes, et l’hygiène ne suit pas. S’ils ont des douleurs dentaires, elles sont atténuées par leurs drogues: quand ils arrivent chez moi, c’est souvent déjà dramatique.

Pourquoi en arrivent-ils là?
La plupart ne font plus attention à leur apparence extérieure. Nous faisons pourtant de la prévention au niveau drogue, nutrition, sommeil, dans toutes les prisons en Wallonie avec des nutritionnistes, des psychologues, etc., via l’asbl Service Éducation Santé, à Huy, dont je fais partie du Conseil d’administration.

Les détenus sont-ils réceptifs?
Certains se rendent compte de la situation dans laquelle ils se trouvent, et comprennent que pour préparer leur sortie éventuelle, il y a un effort à fournir. Grâce à cette asbl, des détenus ont la possibilité de prendre contact avec un «relais-santé», qui les aide à s’y retrouver dans l’hygiène de vie, l’administration en prison, etc. Ce n’est pas évident pour eux. C’est un milieu inconnu, qui a ses rites. Ces «relais-santé», ce sont des surveillants ou des détenus qui se sentent motivés pour aider les autres, et ont reçu une formation adéquate. Il y a des résultats positifs.

Que se passe-t-il en cas d’urgence?
Deux cas de figure. Soit ils remplissent le formulaire F4, soit ils se rendent chez le médecin de la prison, parce qu’ils ont mal, et l’infirmière me donne une liste de deux ou trois patients à voir en urgence. Le problème, c’est qu’ils ont compris qu’en passant par le médecin, ça va plus vite. Mais l’urgence reste parfois à prouver. Une vraie urgence, c’est une pulpite, un abcès monumental, une gingivite ulcéro-nécrotique due au stress, au mauvais sommeil.

De quel équipement disposez-vous?
Nous avons un équipement tout à fait classique, avec un fauteuil, et le dentiste commande le matériel à usage unique, les matériaux, les composites, en choisissant la marque qu’il souhaite, par l’intermédiaire de la prison. Je vois un représentant, par exemple, qui me fait un devis, que je propose à la prison. C’est important de pouvoir faire ce choix.

Vous arrive-t-il de devoir emmener un patient à l’hôpital?
Cela peut arriver, pour une radiographie par exemple, ou de la stomatologie, pour des dents de sagesse un peu complexes. Il existe des centres médicaux dans les prisons de Lantin, Bruxelles et Bruges, où ils peuvent aussi être pris en charge. Sinon je peux les envoyer à l’hôpital civil, à l’extérieur, pour une radiographie, un scan, etc. Ils sortent alors avec une escorte, et restent sous surveillance.

Quelles sont les pathologies les plus fréquentes?\
On trouve surtout des pulpites, des caries, parfois avec le nerf à vif, des abcès et des gingivites. Ces problèmes, en pourcentage, sont plus fréquents que dans la société civile, en raison de la toxicomanie. Dans la population civile, d’après les statistiques, on compte une heure de dentisterie pour 10 personnes et par mois. En prison, on se base sur ces mêmes données. Ce n’est pourtant pas la même population: il faudrait davantage d’heures, car nous avons du mal à suivre.

Comment gérez-vous cette situation?
Cela dépend des établissements. À la prison de Huy, ce sont surtout des détenus en préventive, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas là pour une longue durée. J’arrive à répondre aux besoins en y allant 4 heures tous les 15 jours. Mais à Andenne, au contraire, nous avons une liste d’attente conséquente, d’environ 50 détenus, qui dépasse le mois. J’arrive à suivre pour les urgences, mais pas au niveau prothétique. Je dois choisir. Je ne fais qu’un ou deux détartrages par jour, par exemple, car ce n’est pas ma priorité. Les urgences passent d’abord. Il faut également faire preuve de flexibilité et de patience! Les détenus ne peuvent pas venir au cabinet du dentiste pendant les préaux, ni pendant des mises en cellule ou au cachot parce qu’on doit alors fermer la prison pendant 15 à 20 minutes, pendant les visites, les appels, les comptages, s’il y a un problème disciplinaire, tout cela perturbe le déroulement des soins.

De qui dépendent les soins de santé en prison?
Ils dépendent du SPF Justice. Nous sommes rémunérés avec un tarif horaire minimum, qu’on peut doubler à la prestation. En prison, on ne pourrait pas être rémunérés seulement à la prestation: il arrive qu’on reste une heure sans rien faire, en fonction des aléas de la prison. Certains détenus, par exemple, ne peuvent pas se croiser dans les couloirs car il y aurait un risque de bagarre. Il faut gérer tout cela, pour les rendez-vous chez le médecin, le dentiste, le psychiatre, l’assistante sociale, c’est un travail monumental. Je peux ainsi être bloqué une heure ou deux, et ma liste d’attente s’allonge… De même, en cas de grève au sein de la prison, l’accès y est interdit, et la liste d’attente gonfle à nouveau. Il faut certainement une fibre sociale pour faire cela, c’est vraiment un monde à part.

Vincent Zanol, la fibre sociale chevillée au corps
«À l’âge de 4 ans, je voulais être dentiste. Pour moi, cela coulait de source. Rien à voir avec mes parents, pourtant, qui étaient ouvriers à Cockerill. Avant d’ouvrir mon cabinet à Seraing, j’ai travaillé 17 ans comme dentiste civil pour la Défense, de 1994 à 2011, ce qui m’a permis de partir pour des missions à l’étranger. Je suis ainsi allé au Liban comme casque bleu. Je suis toujours réserviste actif. Aujourd’hui, je travaille bénévolement pour une association, «Le maillon humanitaire». Nous nous rendons chaque année au Maroc, dans l’Atlas, pendant une dizaine de jours. Mon rôle est alors d’extraire des dents, entre 1.000 et 1.500 sur la semaine, et les gens font encore la file dans la rue.
En 2011, j’ai vu une annonce pour travailler en prison. Dans l’idée d’élargir un peu mes horizons, j’ai commencé, une demi-journée par semaine, puis une journée. Je répartis mon temps entre les prisons de Huy, de Namur, et d’Andenne, selon les circonstances et les besoins.
J’ai toujours pensé qu’en tant que profession médicale, nous devions rendre ce que nous avons reçu, et aider. Depuis 4 ans, je fais partie du Conseil pénitentiaire de la santé.»

 

Comment se comportent les détenus face aux traitements?
Comme dans la population extérieure, certains suivent leur traitement, d’autres non. On sait que des détenus vont voir le médecin en cas d’urgence dans le seul but d’obtenir des antidouleurs ou des antibiotiques, mais ne veulent pas se rendre chez le dentiste ensuite, même si le problème est récurrent, et même si le médecin le leur demande. Pourquoi? Cela ne tient parfois pas à grand-chose: ils n’ont pas envie de mettre leur uniforme pénitentiaire pour arriver au cabinet du dentiste, c’est tôt le matin, etc. Ont-ils vraiment mal, ou ont-ils juste besoin d’un antalgique dérivé des opiacés, on peut aussi se poser la question.

Avez-vous déjà été confronté à de la violence?
Depuis 10 ans que j’y suis, je n’ai rédigé qu’un seul rapport disciplinaire. Les détenus estiment parfois, à tort, qu’ils ne reçoivent pas la même qualité de soins qu’à l’extérieur. Et il faut aussi leur faire comprendre qu’on ne peut pas voir le dentiste sur le champ, qu’il y a une liste d’attente de plusieurs semaines, etc., alors qu’ils ont accès au médecin ou au psychiatre beaucoup plus rapidement.

Êtes-vous seul avec votre patient?
Non. Depuis un moment, on m’a fortement conseillé de prendre un assistant. Il prend en charge une bonne partie du travail administratif, et assure également une présence sécuritaire. Et il y a toujours un surveillant dans le couloir. De plus, dans l’éventualité d’un problème, nous disposons d’un bouton d’urgence, sur lequel nous pouvons pousser pour que six gardiens arrivent tout de suite. C’est une alerte silencieuse, donc le détenu ne l’entend pas. Il m’est d’ailleurs arrivé, un jour, d’appuyer dessus par erreur, sans m’en rendre compte, et de voir débarquer la sécurité. Personnellement, je n’ai jamais eu à y recourir. Il s’agit aussi de savoir comment prendre les détenus.

Comment faites-vous?
Petit à petit, j’ai développé une manière de leur parler. Je garde toujours un peu d’humour. Beaucoup les tutoient ici, mais je continue à les vouvoyer, comme mes patients ordinaires. Je pense qu’il faut les respecter, même si, de leur part, cette notion de respect n’est pas toujours réciproque. Mais je crois malgré tout que le respect amène le respect. De manière générale, je gagne leur confiance. Mais il en reste toujours qui se sentent marginalisés par rapport à la population normale.

Que diriez-vous à un collègue qui se pose la question de venir travailler en prison?
Qu’il vienne! C’est un travail comme à l’extérieur, même s’il y a des contraintes liées au lieu, même s’il y a des barreaux aux fenêtres. Certes, je dois passer plusieurs portes électroniques avant d’arriver au cabinet, et il faut accepter de se faire fouiller en entrant. Mais c’est une expérience vraiment intéressante sur le plan humain. C’est un reflet de la société…

Les dentistes pratiquant dans les établissements pénitentiaires prenant en charge les détenus sont rémunérés par le Service Public Fédéral sur base des honoraires conventionnés.

 

Une collaboration vous tente?
La Direction générale des Établissements pénitentiaires recrute des médecins dentistes. Pour plus d’informations, prendre contact avec werner.vanhout@just.fgov.be et francis.desmet@just.fgov.be.

 

Quelques chiffres

  • 37 dentistes collaborent avec la Direction générale des Établissements pénitentiaires, soit un dentiste pour chaque établissement pénitentiaire.
  • Sur les 35 établissements pénitentiaires belges, 33 disposent d’un cabinet dentaire entièrement équipé.
  • 1,5 million d'euros, c’est le budget annuel pour les soins dentaires dans les prisons.
  • Un détenu ne contribue pas aux soins dentaires. Une participation pour les prothèses dentaires est possible.

 

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