Dental Tribune Belgium (French)

Vincent Ghislain: «Je suis un entrepreneur social» – Dentalmobilis

By Hugues Henry
July 07, 2020

Vincent Ghislain est une figure atypique. Ancien directeur d’une agence bancaire, il a fondé en 2016 l’asbl Dentalmobilis. Son objet? Favoriser la santé bucco-dentaire des personnes dépendantes en institutions, en se rendant au cœur de celles-ci, tantôt avec un cabinet mobile parqué à proximité, tantôt grâce à une unité portable installée intra-muros. Nos aînés sont les premiers à en profiter.

40 minutes sont nécessaires pour installer une «unité dentaire portable» dans une pièce soit, en d’autres mots, assembler un cabinet dentaire bien équipé dans un local réservé temporairement à cet usage. Nous retrouvons l’équipe de Dentalmobilis à la maison de repos et de soins (MRS) Terrasse des Hauts Prés à Uccle (Bruxelles). La formule «portable» y a été préférée au cabinet dentaire mobile pour des questions d’accessibilité et de confort. La pluie est battante; nous imaginons mal voir défiler sous les gouttes des pensionnaires en chaise roulante... Une assistante dentaire, une coordinatrice et une dentiste s’affairent. Le premier patient et son accompagnateur de la MRS du groupe Orpea vont arriver. Tout comme notre interlocuteur, Vincent Ghislain, 50 ans, Fondateur et Directeur de Dentalmobilis.

Fin 2013, vous quittez les sphères bancaires. Nous retrouvons votre trace peu après, en tant que propriétaire d’une société de location de cabinets de dentisterie mobiles et, en parallèle, fondateur de l’asbl Dentalmobilis. Expliquez-nous...
Vincent Ghislain: Je n’ai pas vraiment de réponse... si ce n’est qu’à l’âge de 45 ans, après avoir passé 15 ans dans la finance, j’ai voulu changer de vie et donner du sens à la dernière partie de ma carrière professionnelle. J’ai en effet acquis une société de cabinets de dentisterie mobiles hyper équipés, destinés à permettre aux dentistes de poursuivre leur pratique alors que leur cabinet est en travaux, Mobile Clinic Belgium. Cette activité m’a vite lassé; elle ne m’apportait pas grand-chose en termes de projet humain. J’ai alors découvert l’étude de l’INAMI sur les soins bucco-dentaires pour les personnes à besoins particuliers et tout est devenu clair: plutôt que de louer ces cabinets à des dentistes pour de courtes périodes, pourquoi ne pas les exploiter moi-même et aller à la rencontre de ceux qui ne peuvent plus se déplacer, comme les personnes âgées, affaiblies physiquement mais également fréquemment atteintes de diverses formes de démence? Ce fut le début de cette passionnante aventure. Dentalmobilis assure l'organisation, la logistique et la pratique de diagnostics et de soins dentaires pour ces personnes à besoins particuliers. Nous proposons également de la sensibilisation et de la formation au personnel soignant des institutions intéressées. C’est dans ce sens-là que je me considère comme un «entrepreneur social», soucieux de contribuer au mieux-être général des individus dont je me serai occupé.

Sans vouloir vous heurter, en tant que banquier et entrepreneur, quelle caution scientifique apportez-vous au projet?
V.G.: Notre Directeur Médical, le Dr Simon Benoliel, a quitté Paris avec femme et enfants pour s’installer en Belgique pour Dentalmobilis. C’est un spécialiste de la dentisterie gériatrique, avec plus de 15 ans de soins en maisons de repos. Il a notamment développé notre programme qui permet de cadrer nos dentistes ne bénéficiant pas encore de ces connaissances. 3.000 médicaments potentiels sont pris dans les maisons de repos, chacun pouvant avoir un impact sur la procédure à observer lors des soins prodigués. Cela réclame rigueur et prudence. Je dois citer également notre outil permettant de créer un dossier médico-dentaire sur base de 119 points d’observation à encoder; ce rapport sert ensuite aux familles, au médecin et au personnel médical encadrant les patients après la visite de Dentalmobilis. L’application génère en effet 12 protocoles indiquant aux aides-soignants comment gérer au mieux les soins, selon chaque profil, au quotidien, pour maintenir une bonne hygiène bucco-dentaire. Nous touchons donc ici à la prévention, un axe important et reconnu de notre action. En Wallonie, nous sommes proches de l’Agence pour une Vie de Qualité (AViQ), nous participons aussi au Plan Wallon Nutrition, Santé et Bien-être des Aînés, nous sommes présents chaque année au congrès de la Fédération Professionnelle des Maisons de Repos (Femarbel)... Nous souhaitons par nos actions permettre aux personnes dépendantes de retrouver une meilleure qualité de vie, le plaisir de manger et une plus haute estime d’elles-mêmes. C’est pourquoi le Dr Simon Benoliel a également instauré notre «charte du juste soin»: si un patient a huit caries, pourquoi devrions-nous toutes les traiter, si ce n’est pas indispensable? Pourquoi s’acharner sur des individus parfois très âgés «confinés» en maison de repos?

Existe-t-il un profil-type des dentistes qui s’engagent aux côtés de Dentalmobilis?
V.G.: La dentisterie gériatrique exige une haute expertise. Nous tenons compte de ce facteur. La porte n’est toutefois pas fermée aux jeunes diplômés, nous projetons de parfois installer des unités dentaires portables avec deux fauteuils, l’un avec un débutant, l’autre avec un praticien chevronné, pour encourager le partage d’expérience. Ensuite, ces praticiens doivent avoir la fibre sociale. Nombre de nos dentistes ont passé la cinquantaine, possèdent leur cabinet et gagnent bien leur vie. Ils prennent part à notre mission car cela fait 30 ans qu’ils font la même chose et qu’ils souhaitent, en plus de «sortir» un peu, apporter une plus-value humaine à leur carrière. Certains participent d’ailleurs à des missions bénévoles à l’étranger avec l’European Oral & Dental Education Center (EODEC) ou d’autres organisations.

En quelques chiffres
- Sur les 600 maisons de repos que compte la Wallonie, Dentalmobilis a visité 10% de celles-ci en 2019.
- Ces interventions concernent 3.500 patients pour le dépistage et 1.500 pour des soins. En 2020, l’association espère mettre ses services au profit de 5.500 seniors en matière de dépistage et de 2.500 en matière de soins.
- Le chantier demeure vaste: selon l’INAMI cité par Vincent Ghislain, 500.000 personnes en Belgique n’ont plus accès aux soins bucco-dentaires, dont 200.000 en maisons de repos et de soins.
- Parmi ces dernières, d’après notre interlocuteur, 85% des résidents ont besoin de soins dentaires, 82% d’un détartrage dentaire ou prothétique et 75% d’entre eux n’ont pas vu de dentiste depuis 5 ans.
- L’asbl Dentalmobilis emploie à ce jour 10,5 équivalents temps plein et collabore avec une dizaine de dentistes.

 

Un travail d’équipe en sur-mesure

Vincent Ghislain aux côtés de Youssra Hihoud, assistante dentaire, et de Nathalie Pirotte, coordinatrice. Celles-ci assistent les dentistes tout au long de leurs consultations, leur permettant de se concentrer sur les diagnostics et les soins. Dentalmobilis prend en charge tout le travail administratif et d’assistanat (depuis l’encodage des données dans son logiciel dentaire jusqu’à la facturation et l’application du tiers-payant), et surtout l’organisation et la coordination en amont de ses «campagnes» – dépistage et soins – avec les responsables des maisons de repos. Les dentistes désireux d’œuvrer au sein de l’asbl se voient proposer différents «packages» selon le temps qu’ils pourront lui consacrer, qu’il s’agisse d’un ou deux jours par semaine, ou de quatre ou cinq par an... Ces jours-là, ils ferment leur cabinet et sont rémunérés en tant que dentistes conventionnés pour leurs prestations dans le cadre de Dentalmobilis.

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