Dental Tribune Belgium (French)

Impact de la COVID-19 sur la santé buccale des personnes hospitalisées

By Vincent Liévin
May 28, 2021

Une étude de l'Universita Vita-Salute San Raffaele (Milan) dévoile une prévalence importante de l'ectasie des glandes salivaires chez les patients COVID-19. Il faut toutefois la prendre avec un peu de recul.

Parue dans le Journal of Dental Research (JDR), cette étude attire l’attention des dentistes sur les patients ayant été hospitalisés à la suite d’une infection au coronavirus. Il faut dire qu’à ce stade on sait relativement peu de choses sur les caractéristiques de l'atteinte de la cavité buccale par le virus. Pourtant, comme l’étude le rappelle, on sait que «les cellules de la muqueuse buccale et des glandes salivaires sont des cibles connues pour la réplication directe du coronavirus (SARS-CoV-2) et que la présence du virus dans la salive est une source de transmission de l'infection».

L'objectif de l’étude a donc été d'examiner la présence et la prévalence des manifestations buccales chez les survivants de la COVID-19 dans un hôpital universitaire milanais. «L'ectasie des glandes salivaires était étonnamment fréquente. Les manifestations buccales étant détectées chez 83,9% et l'ectasie des glandes salivaires chez 43% des survivants de la COVID-19. L'ectasie des glandes salivaires reflète la réponse hyper-inflammatoire au SARS-CoV-2, comme le montre la relation significative avec les niveaux de protéine C-réactive (CRP) et de lactate déshydrogénase (LDH) à l'admission à l'hôpital, et avec l'utilisation d'antibiotiques pendant la maladie aiguë», ont rappelé les auteurs de l’étude. Ils ont aussi remarqué que «les anomalies de l'articulation temporo-mandibulaire, les douleurs faciales et la faiblesse des muscles masticateurs étaient également fréquentes».

Dans l'ensemble, cette étude de cohorte rétrospective et prospective des survivants de la COVID-19 a révélé que les dommages résiduels de la cavité buccale «persistent chez la grande majorité des patients bien au-delà de la guérison clinique, et suggèrent que la cavité buccale représente une cible préférentielle pour l'infection au SARS-CoV-2». Les auteurs précisent que d'autres études sont nécessaires pour clarifier le lien entre l'infection au SARS-CoV-2 et les troubles buccaux.

Prendre un peu de recul
Face à ces conclusions, le Pr Julian G. Leprince, Chargé de cours et Chef de clinique adjoint Dentisterie conservatrice et endodontie, Département de Médecine Dentaire et de Stomatologie aux Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles, attire l’attention sur certains points de cette étude: «Je peux comprendre la conclusion globale comme quoi il faut être plus attentifs aux lésions buccales surtout si elles ont été observées». Toutefois, d’après lui, «il y a un biais important dans l’étude parce que les auteurs décrivent des patients qui ont été hospitalisés. De plus, il n’y a pas de groupes contrôle avec des patients qui sortent d’hospitalisation pour des problèmes pulmonaires autres que la COVID pour pouvoir faire une comparaison. C’est un aspect important afin d’être en mesure de comparer les lésions dues au temps pendant lequel les patients sont intubés et les lésions dues au temps d’hospitalisation».

Il insiste: «Il ne faut pas oublier que le temps de ventilation et d’hospitalisation sont des facteurs de risque. Face à ce type de lésions, tout ne peut pas être nécessairement la cause de la COVID. On sait que quelle que soit la pathologie, des patients qui sont ventilés et intubés pendant une période prolongée sont beaucoup plus à risque de souffrir de lésions buccales, d’ulcération et de blessures au niveau des articulations mandibulaires. C’est connu et c’est pour cela qu’il fallait un groupe contrôle».

Pour le Professeur, cette étude doit se poursuivre: «Il faudrait un peu plus de recul. Sur la durée, on pourra mieux analyser les conclusions. On ne peut pas affirmer que le virus à ce stade soit le seul à être la cause de cette situation». Enfin, il apporte une précision: «Pour moi, ce n’est pas un problème réellement buccodentaire, mais plutôt un problème au niveau des muqueuses. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les questions de glandes salivaires sont très difficiles à objectiver. On ne sait pas toujours si le virus est le seul responsable du gonflement des glandes salivaires».

Tous les patients ne sont pas encore revenus
Aujourd’hui, les dentistes des Cliniques universitaires Saint-Luc poursuivent leur travail sur les patients COVID ou non: «Sur la durée, il serait d’ailleurs très intéressant de mener une étude en profondeur sur l’impact de cette crise et du confinement sur la santé dentaire», ajoute le Pr Leprince. Surtout que tous les patients n’ont pas encore repris le chemin des cabinets dentaires: «À l’hôpital, aujourd’hui, on a encore 10 à 15% d’absentéisme. On ne sait pas si c’est nécessairement de la peur. Mais, de manière générale, on a presque retrouvé notre activité normale. Actuellement, nos patients ne montrent pas de pathologie particulière à ce stade».

Une autre étude sur la télémédecine
De son côté, le Pr Leprince a aussi mené une étude, avec d’autres collègues, sur la «Gestion des urgences dentaires au pic de la pandémie de COVID-19», dans un contexte de pandémie mondiale où le risque élevé de contamination croisée et la surcharge des installations hospitalières ont entraîné une réelle urgence à restreindre le flux des urgences dentaires.

Cette enquête a fourni notamment une nouvelle perspective sur la gestion des urgences dentaires liée au degré d'urgence plutôt qu'à la gravité de la pathologie. En outre, ces travaux, en lien avec d'autres, ont mis en évidence l'utilité de la télédentisterie dans le contexte de la gestion des urgences dentaires, au-delà des consultations de routine considérées jusqu'à présent (Alabdullah et Daniel 2018; Estai et al. 2018). Dans ce cas, et comme le rapporte une étude pilote récente (Giudice et al. 2020), les photos cliniques prises par les patients et partagées avec leur praticien peuvent permettre une évaluation plus objective, notamment pour la présence d'un gonflement et la suspicion d'abcès, et une évaluation plus fiable de l'état de santé du patient.
De même, l'échelle d'évaluation numérique de la douleur, largement utilisée et facile à comprendre (Sharav et al. 1984; Seymour et al. 1985) s'est avérée un outil utile tant pour la prise de décision d'admission que pour le suivi. Enfin, il a été démontré qu'une forte attente de la douleur associée aux pathologies dentaires a généré de l'anxiété, qui a pu avoir affecté la capacité des patients à traiter les informations cliniques (Eli et al. 2008).

Nul doute que la COVID amènera encore d’autres études et des évolutions dans la prise en charge des patients à distance.

 

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